Le Kama-Sutra

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Cet article a pour but de mettre fin aux clichés et aux stéréotypes que la plupart des Européens possèdent à propos du Kama-Sutra. Même sans connaître l’Inde, ce nom évoque pour une grande partie de la population des images connues de temple où sont sculptées des positions sexuelles qui défient toute pesanteur ! Or le Kama-Sutra, comme la Yab-Yum, est quelque chose de plus profond (sans mauvais jeu de mot) et a avant tout pour but l’union mentale des deux partenaires, qui va au-delà de l’union physique et de la jouissance.

 

L’érotisme dans l’art indien 

Sur les murs des temples indiens, et de manière spécifique en Orissa et à Khajurao, parmi les figures des dieux du panthéon hindou, la représentation d’hommes et de femmes dans une attitude érotique explicite est fréquente : des couples ou des scènes de groupe, parfois avec l’inclusion d’animaux, étalent un vaste répertoire d’embrassades et d’union. Cette catégorie d’images se répand sur un large territoire surtout à partir du Xème siècle après JC.  De plus, les représentations sensuelles sont présentes dans tout l’art sacré de l’Inde, jusqu’au plus ancien art bouddhiste.

 

Comme on pourrait s’en douter, ces images ont suscité beaucoup de questions : comment ces images pouvaient-elles être conciliées avec la notion sacrée défendue par l’édifice, bien souvent des temples. La réponse n’est pas univoque et doit tenir compte de différents facteurs. A la base la représentation du couple et du sexe est source de bon augure : elle engendre la prospérité, elle est dotée de valeur protectrice ou alors elle évoque symboliquement, pour le bouddhisme, le fait que l’esprit se féconde grâce à la Loi et s’élève, comme on peut le voir sur le Stupa n°1 de Sanchi avec les consoles qui ressemblent à des femmes dans des poses sensuelles.

 

L’acte sexuel est déjà représenté à l’aube de l’art indien sur des ouvrages qui sont sans doute des objets rituels ou votifs. Nous étions sans doute à cette époque dans un contexte de cultes destinés à la fécondité et à la fertilité, que ce soient celles de la Nature ou celles des Hommes, et cette valeur fondamentale de ces représentations ne sera pas vraiment perdue ensuite. Avec les siècles, la culture indienne devient toujours plus sensuelle et valorise la sexualité humaine comme un moyen éthique et religieux.Toutefois, la multiplication des représentations à contenu sexuel dans le grand art templier s’entremêle avec quelques principes et tendances importantes et révèle des implications bien plus profondes. Il est vraisemblable que quelques-unes des valeurs attribuables à ces représentations ne s’excluent pas nécessairement entre elles, et qu’elles peuvent exister simultanément dans l’esprit des auteurs.

On peut également supposer que les fidèles ont différents niveaux de compréhension, les explications ésotériques étant réservées à un cercle restreint. Ces images étaient très répandues sur les murs extérieurs des temples et étaient donc visibles par tous, et sans doute aussi pour des gens dont le temple n’était même pas accessible !

Il est erroné de penser l’hindouisme comme une religion tournée toute entière vers l’ascétisme et de rigueur : au contraire, dans ses doctrines canoniques une place très importante est réservée à l’amour humain. Ces doctrines prévoient que chacun doit poursuivre dans la vie trois buts : le kama (satisfaction du plaisir physique), l’artha (le bien-être économique) et le dharma (la Loi sacrée qui règle et comprend même les autres). Le but suprême étant l’atteinte du moksha : la « libération », c’est-à-dire l’atteinte d’une spiritualité plus profonde et réfléchie.

Comme pour les autres buts, une importante littérature éducative est dédiée au kama, le plus grand représentant étant bien sûr le fameux Kamasutra de Mallanaga Vatsyayana composé probablement au IIIème-IVème siècle de notre ère.

 

 

Le Kama-Sutra en lui-même

Kama-Sutra - Mes Indes Galantes

Miniature rajasthani, site de Mes Indes Galantes

 

Le Kama-Sutra (du sanskrit Kāmasūtra, composé de Kama, « le désir », et de sutra, « l’aphorisme », soit littéralement « les aphorismes du désir »). À l’origine, le Kama-Sutra était essentiellement destiné aux hommes et aux courtisanes : il décrit l’acte sexuel et la relation amoureuse selon les devoirs et les attentes de chacun des partenaires. Cependant, le livre donne aussi des conseils aux femmes et aux couples et indique que les hommes n’étaient pas tenus à la seule relation sexuelle, mais devaient aussi maîtriser les baisers, les caresses, les morsures et les griffures. Il décrit environ une vingtaine de positions, mais également le comportement à tenir par les partenaires pour laisser ensuite place à leur imagination.

De nombreux commentaires sur ce traité ainsi que des ouvrages traitant de l’érotisme ont été écrits à la suite du Kama-Sutra, certains portent le même nom, mais aucun n’offre le même intérêt stylistique ou documentaire.

Ce manuel veut également expliquer à l’homme et la femme les comportements – et pas seulement l’érotisme comme on a trop tendance à le croire en Occident – qui mènent au bonheur amoureux, dans un contexte social cultivé et d’extrême élégance. Les temples en Inde entendent être une image du monde et de sa structure, il est possible d’imaginer que leurs constructeurs aient voulu donner un espace réservé à la représentation du kama, qui est ici conçu comme une valeur à perpétuer.

Le temple entend offrir au fidèle un guide vers les sommets spirituels suprêmes. L’image de l’union d’amour est une puissante métaphore dans la littérature religieuse indienne du plaisir ultime dont l’âme individuelle peut jouir lorsqu’elle rejoint Dieu.

Mais la relation entre le sexe et les plus grands objectifs religieux est surtout valorisée par le tantrisme, une forme de courant transversal du bouddhisme et de l’hindouisme dont nous parlerons dans un prochain article sur le blog.

Un facteur ultérieur peut également entrer en jeu et expliquer qu’on accepte ces représentations sexuelles sur les murs des temples. Dans les sanctuaires médiévaux était pratiquée la « prostitution sacrée » qui était exercée par les devadasi, les « servantes du dieu » qui vivaient près du temple et qui participaient au culte en tant que danseuses. On a pu penser que les images érotiques pouvaient avoir été la source d’inspiration de cette coutume.

 

La place de la femme au sein du Kama-Sutra

À l’époque où l’ouvrage a été rédigé, la femme jouissait d’une certaine liberté. On trouve dans l’ouvrage les habituelles injonctions pour l’« épouse fidèle » qui s’occupe de la maison, mais elles côtoient d’autres conseils pour la séduction et la manière de tromper son époux. Le remariage des veuves, qui sera interdit plus tard dans l’histoire de l’Inde, est alors décrit comme acceptable. Le Sati (sacrifice de la veuve sur le bûcher de son mari) n’est pas mentionné dans l’ouvrage original et n’apparaît que dans les rédactions plus récentes.

Les courtisanes sont à l’image des geishas et des oiran au Japon. Elles ont une place significative dans la société. Elles percevaient des sommes importantes pour leur art, qui incluait la danse et la musique. Ce sont les autorités britanniques qui interdirent ce qu’elles qualifiaient d’« associations de prostituées » que les Indiens avaient tendance à laisser pénétrer dans les temples où elles faisaient des offrandes importantes.

 

Les pratiques acceptées

L’homosexualité féminine et masculine est un aspect jugé naturel de la vie sexuelle. Toutes les possibilités sexuelles, même celles qui seront jugées déviantes (comme la zoophilie !) par la suite sont énumérées dans l’ouvrage. Le puritanisme plus récent de l’Inde contraste beaucoup avec la liberté décrite dans cet ouvrage.

 

Composition et structure de l’ouvrage 

 

Le Kama-Sutra n’est d’ailleurs pas seulement consacré au sexe, mais traite également des manières et arts de vivre qu’une personne cultivée se devait de connaître. Il aborde par exemple l’usage de la musique, la nourriture, les parfums…

Comme tout savoir traditionnel qu’on désire codifier, le Kama-Sutra cherche à donner une représentation systématique de tous les aspects de l’amour. Composé d’une succession d’aphorismes, il est avant tout dédié au citadin cultivé. Toutefois certaines sections concernent les femmes et le sixième volume est consacré aux courtisanes.

En effet, dans le contexte Kushan (période dans laquelle vivait Vatsayana et située au III-IVème siècle de notre ère), la courtisane est aussi danseuse et musicienne. Elle jouit de revenus confortables et est soumise à l’impôt. Elles jouent d’ailleurs un rôle important dans la société urbaine jusqu’au début du 20ème siècle et contribuent à financer des constructions d’édifices religieux comme des temples…

 

Le traité commence par des généralités où l’auteur rend hommage aux sages du passé, fait l’apologie des “buts de l’homme” avertit que “ceux qui s’adonnent exagérément à la vie sexuelle se détruisent eux-mêmes ainsi que leurs proches” et prodigue enfin divers conseils aux lecteurs de l’ouvrage. Les femmes ne sont pas oubliées. En effet celles qui ne sont pas courtisanes doivent aussi étudier la théorie et la pratique. Mais elles doivent le faire en secret, initiées par “une femme habituée à coucher avec les hommes, une amie déjà initiée, une vieille servante digne de confiance ou encore une religieuse mendiante connue depuis longtemps.”

On y indique également que l’art érotique comprend des sciences annexes connues sous le nom des “soixante quatre arts” (Kala), au nombre desquels on trouve des activités aussi diverses que la musique, la danse, le dessin, la confection de bouquets de fleurs, la préparation des parfums, les charmes et la magie, la manucure, les travaux d’aiguille, l’agriculture, les devinettes, la connaissance des langues locales et étrangères etc…

Les livres suivants traitent successivement de l’art de la séduction, du choix d’une épouse, des devoirs et différents états de la femme mariée. Mais aussi des rapports avec les femmes des autres, c’est à dire l’adultère, – enseigné non dans le but d’inciter à le commettre, mais au contraire afin de permettre de déjouer les manœuvres des rivaux éventuels.

Le Kama-Sutra est donc un art d’aimer avant tout entre un homme et une femme. Les postures sexuelles, tant de fois présentées en Occident ne sont qu’une partie “infime” de l’ouvrage. Elles sont des recettes pour agrémenter la vie amoureuse du couple aux fins d’une réelle harmonie amoureuse. Il faut donc apprendre à voir au-delà et savoir que le Kama-Sutra est avant tout destiné à l’élévation des partenaires.

Kama Sutra - Mes Indes Galantes

Miniature rajasthani, site de Mes Indes Galantes

 

Vous pouvez retrouver de nombreux articles qui ont trait à la protection, à la fertilité sur Mes Indes Galantes ainsi que des miniatures illustrant des positions du Kama-Sutra.

Kama-Sutra - Mes Indes Galantes

 

Mince Maya

 

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